Gênes la Superbe, une thalassocratie au moyen-âge

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« Gênes la superbe » s’exclamait Pétrarque en 1358, marqué par sa beauté et son orgueilleuse richesse. Palais, tours, immeubles de plus de cinq étages entourant un vaste port où mouille la plus grande flotte de la chrétienté, Gênes est en effet au XIVème siècle, avec Venise, la plus puissante cité maritime de l’Occident chrétien, dominant le commerce Méditerranéen. Pourtant, contrairement à sa sérénissime rivale, l’histoire de cette incroyable cité reste méconnue. Car Gênes la Superbe est aussi Gênes la secrète, une cité où l’ostentation n’est pas de mise, où chaque ducat est aussitôt réinvesti dans le commerce et non dans de somptueux palais, où la gloire de la commune est éclipsée par la puissance des clans familiaux.

Pourtant, il s’agit bien là d’une des plus belles réussites économiques du moyen-âge, et d’un véritable laboratoire du capitalisme mondial. L’aventure commence au XIème siècle, alors que des marchands aventureux se dispersent à travers toute la Méditerranée, et créent un réseau de comptoirs et de fondouks. Profitant des croisades mais s’installant en territoires musulmans, ils animent le commerce méditerranéen puis celui de la mer Noire, et affrontent leurs rivaux pisans et vénitiens dans des affrontements navals homériques. Les instruments qu’ils développent à cette fin sont les précurseurs de notre capitalisme : assurances maritimes, sociétés marchandes, lettres de change ou encore navires-cargo. Dans la cité même, il s’agit de « tenir l’Etat en laisse courte » : les grands clans familiaux font tout pour réduire l’influence des pouvoirs publics, afin d’éviter prélèvements et règlementation trop contraignantes. Surtout, ils insistent tous pour conserver un modèle d’organisation communale, seul à même d’organiser la coexistence de ses grandes familles, comme si république et capitalisme allait de pair.

Et au final, la ville ressemble à ses habitants : bâtie autour de son immense port, où se mêlent langues, produits, costumes, senteurs et odeurs exotiques, elle invite à l’aventure et au voyage. Mais derrière cette façade, l’égoïsme des clans reprend le dessus : pas de véritables bâtiments publics, de vastes places, mais des quartiers privés où s’élancent orgueilleusement les tours des familles, qui deviennent autant de forteresses à chaque guerre civile.


Votre conférencier :

Fabien Levy est professeur en classe préparatoire et membre du laboratoire de recherche LLESTI de l’Université Savoie Mont Blanc. Ses recherches portent sur les rapports entre la France et l’Italie à la fin du moyen-âge, et plus particulièrement sur la cité de Gênes. Il a publié dernièrement Les guerres d’Italie, un conflit européen avec Didier Le Für (2022) et une Histoire de Gênes. Le souffle du capitalisme mondial (2025).


Les dates à retenir :

934 : razzia fatimide sur la ville. Début de l’expansion génoise en Méditerranée occidentale.

1099 : création de la Commune et participation à la première croisade. Implantation au Levant.

1261 : traité de Nymphée avec l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue. Les Génois s’emparent du trafic de la mer Noire.

1277 : un navire génois passe le détroit de Gibraltar et ouvre la voie maritime vers l’Angleterre et les Flandres, créant une première économie-monde européenne.

1284 : victoire de la Meloria contre Pise. La Méditerranée occidentale passe sous contrôle génois.

1339 : réforme de Simone Boccanegra qui instaure le régime du doge populaire.

1346 : création de la Mahone de Chio, véritable société par action.

1407 : création de la Casa di San Giorgio, à la fois ancêtre des banques centrales, des marchés financiers et des grandes compagnies commerciales.

1453 : chute de Constantinople et perte des colonies du Levant et de mer Noire. Bascule vers l’occident et la finance.

1528 : réforme d’Andrea Doria, Gênes reprend son indépendance et entre dans le système Habsbourg. 


À lire pour aller plus loin :

Michel Balard, « Gênes et la mer » dans Quaderni della societa ligure di storia patria, 3 (2017). 

Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, tome 3, Armand Colin, Paris, 2017.

Antoine-Marie Graziani, Histoire de Gênes, Fayard, Paris, 2009.

Jacques Heers, Gênes au XVème siècle. Activités économiques et problèmes sociaux, Sevpen, Paris, 1961.

Fabien Levy, Histoire de Gênes, le souffle du capitalisme mondial, Passé Composé, Paris, 2025.