Gênes au XVème siècle, le souffle du capitalisme mondial
« Gênes l’humiliée » se moquent les chroniqueurs français en 1507, alors que la cité vient d’être soumise en quelques jours par le roi de France Louis XII. Car les beaux jours du Vol du Griffon, où la ville triomphait sur toute la Méditerranée, semblent en effet bien lointain en ce début des guerres d’Italie. Les catastrophes ne l’ont pas épargnée : la peste noire de 1348 bien entendu, mais aussi et surtout l’avancée turque en Méditerranée. Symbole fort, la perte de Constantinople en 1453 signe la fermeture du marché levantin qui faisait sa fortune. A ces crises externes répondent des déchirement internes : la cité sombre dans une guerre civile sans fin, animée par ses nombreuses factions, et entretenues de l’extérieur par ses voisins et rivaux. Pour retrouver la paix, la voilà qui se donne au plus offrant, abandonnant sa liberté aux princes et rois étrangers contre l’illusion de la stabilité…. Clairement, au XVème siècle, Gênes perd de sa Superbe.
Pour autant, derrière le paravent des crises et des conflits, le rebond se prépare. La perte de l’orient est progressivement compensée par un pivot vers l’ouest, les Génois quittant la Méditerranée pour s’emparer de cette façade atlantique qui connaît un essor formidable. Mieux, au service de l’Espagne et du Portugal, ils sont à la tête ou financent les premières expéditions vers les îles et le contournement de l’Afrique, avant que le plus fameux d’entre eux, Christophe Colomb, n’embarque pour l’Amérique. Cette extraordinaire faculté à se réinventer, ils le doivent à leur fameux esprit capitaliste. A la recherche incessante du profit, des meilleurs marchés, ils se retrouvent à la tête d’un impressionnant réseau de capitaux et d’informations qui leur permet un avantage précieux sur leurs concurrents. Les outils et les institutions créés à cet effet préfigurent ceux de notre mondialisation libérale. De vastes sociétés monopolistiques règnent sur les marchés porteurs, développant des stratégies agressives. Les navires gagnent en volume, modifiant leurs trajets pour n’accoster que dans les ports en eau profonde de l’époque, privilégiant désormais le trafic de volume au commerce de luxe du passé. Assurances maritimes, lettres de change, dématérialisation monétaire, multiplication des banques les font triompher dans la finance, où ils deviennent les banquiers des rois comme des simples artisans. Et la Casa di san Giorgio, symbole de ce triomphe financier, s’impose comme la première banque centrale de notre temps.
Vingt ans après l’humiliante défaite contre Louis XII, la lente maturation est arrivée à son terme. Andrea Doria et la grande réforme de 1528 redonne sa stabilité politique et sociale à la cité, qui retrouve sa liberté en s’alliant avec Charles Quint et les Habsbourg. Au sommet du commerce et de la finance européenne, contrôlant les flux de la nouvelle économie mondiale, la ville-monde peut alors ouvrir le « siècle des Génois ».
Votre conférencier :
Fabien Levy est professeur en classe préparatoire et membre du laboratoire de recherche LLESTI de l’Université Savoie Mont Blanc. Ses recherches portent sur les rapports entre la France et l’Italie à la fin du moyen-âge, et plus particulièrement sur la cité de Gênes. Il a publié dernièrement Les guerres d’Italie, un conflit européen avec Didier Le Für (2022) et une Histoire de Gênes. Le souffle du capitalisme mondial (2025).
Les dates à retenir :
934 : razzia fatimide sur la ville. Début de l’expansion génoise en Méditerranée occidentale.
1099 : création de la Commune et participation à la première croisade. Implantation au Levant.
1261 : traité de Nymphée avec l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue. Les Génois s’emparent du trafic de la mer Noire.
1277 : un navire génois passe le détroit de Gibraltar et ouvre la voie maritime vers l’Angleterre et les Flandres, créant une première économie-monde européenne.
1284 : victoire de la Meloria contre Pise. La Méditerranée occidentale passe sous contrôle génois.
1339 : réforme de Simone Boccanegra qui instaure le régime du doge populaire.
1346 : création de la Mahone de Chio, véritable société par action.
1407 : création de la Casa di San Giorgio, à la fois ancêtre des banques centrales, des marchés financiers et des grandes compagnies commerciales.
1453 : chute de Constantinople et perte des colonies du Levant et de mer Noire. Bascule vers l’occident et la finance.
1528 : réforme d’Andrea Doria, Gênes reprend son indépendance et entre dans le système Habsbourg.
À lire pour aller plus loin :
Michel Balard, « Gênes et la mer » dans Quaderni della societa ligure di storia patria, 3 (2017).
Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, tome 3, Armand Colin, Paris, 2017.
Antoine-Marie Graziani, Histoire de Gênes, Fayard, Paris, 2009.
Jacques Heers, Gênes au XVème siècle. Activités économiques et problèmes sociaux, Sevpen, Paris, 1961.
Fabien Levy, Histoire de Gênes, le souffle du capitalisme mondial, Passé Composé, Paris, 2025.