Raspoutine, la construction d’un mythe
On ne sait rien ou presque de Raspoutine. Tout a été mis en scène, médiatisé, déformé de son vivant même (1869-1916). La très grande majorité de ses biographes, en prenant partie pour ou contre l’Ami intime des tsars, n’ont fait qu’ajouter à sa fantastique légende – hier si noire, aujourd’hui de plus en plus blanche. Depuis son assassinat théâtral dans les derniers instants de l’année 1916, quelques semaines avant la chute de la dynastie Romanov provoquée par la révolution de Février, les versions divergent et se contredisent, les contes édifiants s’ajoutent aux rumeurs et aux ragots, les récits sur lui peuplent les librairies et les écrans : l’existence du paysan sibérien Grigori et du prêtre errant autoproclamé Raspoutine échappe à toute vérité certaine. En revanche, on peut faire aujourd’hui toute la lumière sur un phénomène médiatique sans équivalent, qui embrase la Russie en 1912 et trouve un écho puissant à l’étranger. Son épopée coïncide avec ce début du XXe siècle où se structure l’opinion publique, où tout le pays suit les discours politiques à l’Assemblée, où les journaux sont bus dans les moindres recoins de l’empire, les films dévorés par les spectateurs. Ce qui frappe aussi dans sa destinée tragi-comique, c’est la permanence de son mythe, qui épouse les différentes sociétés et époques, les modes littéraires ou iconographiques, sert les visées politiques. Il n’y vraiment plus rien à dire de Raspoutine, et pourtant, il continue à faire parler de lui.
Votre conférencier :
Alexandre Sumpf est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Strasbourg. Il est l'auteur de nombreux articles sur les guerres, la propagande, le cinéma russe et soviétique, ainsi que de plusieurs monographies. La dernière en date est Les Soviétiques en guerre, 1939-1949 (Tallandier, 2025).
Les dates à retenir :
1869 : naissance en Sibérie.
1903 : premier séjour (clérical) à Saint-Pétersbourg.
1905 : première rencontre avec le couple impérial.
1906 : installation dans la capitale.
1907 : premier article dans la presse sibérienne à son sujet.
1907 : première enquête (cléricale) contre lui.
1909 : placé sous surveillance policière, projet de relégation en Sibérie.
1910 : révélation de son rôle auprès de la famille impériale (publication de lettres).
1911 : enquête sur lui à la demande du Premier Ministre Stolypine.
1911 : voyage en Terre Sainte.
1912 (30 janvier) : premier article du New York Times à son sujet.
1912 (octobre) : annonce de l'hémophilie du tsarévitch Alexeï, sauvé par Raspoutine.
1913 Relégation dans son village natal.
1914 (29 juin) : tentative d'assassinat dans son village natal.
1915-1916 Influence politique maximale.
1916 (1er novembre) : discours "Stupidité ou trahison" contre les "forces obscures" de Pavel Milioukov à la Douma.
1916 (30 décembre) Assassinat.
1917 : premiers films inspirés de sa vie.
1917-1921 : romans d'espionnage de William Le Queux (Grande-Bretagne).
1927 : La Fin de Raspoutine, par Félix Youssoupov.
1928-1932 : tétralogie romanesque de Louis Dumur (Suisse) sur Raspoutine.
1932 : Raspoutine est joué par Lionel Barrymore dans Rasputin and the Empress et par Conrad Veidt dans Rasputin, Demon der Frauen. Procès du prince Youssoupov contre la MGM.
1938 : Raspoutine est joué par Harry Baur dans La Tragédie impériale (Marcel L'Herbier).
1954 : Raspoutine est joué par Claude Brasseur dans le film homonyme.
1966 : Raspoutine est joué par Christopher Lee dans The Mad Monk.
1967 : J'ai tué Raspoutine, film de Robert Hossein, avec Félix Youssoupov.
1978 : Rasputin, chanson de Boney M.
1996 : Raspoutine est joué par Alan Rickman dans un téléfilm HBO.
2011 : Raspoutine est joué dans un téléfilm France 3 (réalisation Josée Dayan) par Gérard Depardieu, qui reçoit en 2013 un passeport russe "pour son apport à la culture" du pays.
À lire pour aller plus loin :
Alexandre Sumpf, Raspoutine, Paris, Perrin, 2016.