La Russie comme puissance coloniale, des tsars à Vladimir Poutine

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Pour comprendre les causes profondes de l'agression russe contre l'Ukraine, le 24 février 2022, il ne suffit pas de se renvoyer à l'impérialisme pluriséculaire de la puissance russe.La continuité est évidente entre la Russie impériale, l'URSS et la Russie de Poutine: les mêmes arguments de grandeur et accusations d'arriération ou de criminalité, les mêmes euphémismes, les mêmes nuances servent à brouiller les pistes. Qu'ils soient favorables à la politique étrangère du Kremlin ou non, qu'ils se mobilisent en Russie pour la victoire ou critiquent le régime depuis leur exil occidental, les Russes rechignent à se penser comme colonisateurs. Tout au plus, comme l'historien Aleksandr Etkind, consentent-ils à proposer la notion de "colonisation intérieure"; d'autres admettent qu'il y aurait eu des excès au cours des épisodes de "nettoyage ethnique". Du point de vue russe, les territoires contigus sont nécessairement appelés à être défendus par plus fort que les peuples dit "amis" et à être "modernisés", le cas échéant malgré eux. Sans les Russes, pas de routes, de langue de communication, de système d'éducation et de santé, argue-t-on aujourd'hui de Novgorod à Rostov. 

Mais sans la colonisation de peuplement à la russe, y aurait-il du travail infantile dans les champs de coton au Tadjikistan, des générations rendues malades par l'agent orange en Ouzbékistan, des esclaves dans les bataillons de travail au Turkestan en 1916-1918? Y aurait-il la déportation des Circassiens (1864-1867), la famine génocidaire au Kazakhstan en 1931, la déportation génocidaire des Tatars de Crimée en 1944, l'extermination des Tchétchènes en 1944, 1996 et 1999? La culture des peuples natifs de Sakha, de Kalmoukie, de Bouriatie ou du Kirghizistan n'aurait-elle pas pu fleurir sans être russifiée ni soviétisée? Que des Ukrainiens, des Tatars ou des Géorgiens aient pu individuellement et à certaines époques être des agents de la colonisation russe du Caucase, de la Sibérie et de l'Asie centrale n'enlève rien au fait que l'exploitation des ressources naturelles et humaines s'est faite au nom du colonialisme russe. Partout, la colonisation a été opérée au profit des colons rendus supérieurs par le droit russe, au prix de la spoliation économique des populations natives, de l'arasement des cultures autochtones, des déplacements forcés de masse et des génocides, enfin de la destruction de l'environnement. 


Votre conférencier :

Alexandre Sumpf est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Strasbourg. Il est l'auteur de nombreux articles sur les guerres, la propagande, le cinéma russe et soviétique, ainsi que de plusieurs monographies. La dernière en date, Les Soviétiques en guerre, 1939-1949 (Tallandier, 2025), s'efforce d'adopter le point de vue de la population non slave, des femmes et des enfants, sur cette "victoire" au coût exorbitant (27 millions de morts).


Les dates à retenir :

1773-1795 : partages de la Pologne.

1795 : imposition de l’administration russe au Belarus, négation de la langue biélorusse.

1809 : annexion de la Finlande.

1812 : population roumanophone chassée de la Moldavie annexée.

1813 : annexion de l’Azerbaïdjan.

1831 : première russification de la Pologne après la révolte de 1830.

1839 : interdiction du culte gréco‑catholique en Pologne (Uniates).

1840 : interdiction dans les actes officiels des mots Biélorussie et Biélorusses.

1855-1858 : annexion de l’extrême‑orient sibérien.

1861 : abolition du servage et encouragement de la colonisation agricole de la Sibérie.

1863 : répression de la révolte polonaise et russification forcée ; interdiction de l’impression en ukrainien.

1864-1867 : déportation et génocide des Circassiens.

1868 : annexion de l’émirat de Boukhara.

1900 : massacres de Chinois en Mandchourie conquise.

1915 : russification brutale de la Galicie occupée.

1916 : révolte écrasée au Turkestan.

1917 : nombreux élus des peuples non slaves à l’Assemblée constituante.

1919 : dissolution de la République populaire d’Ukraine fondée en 1917 ; massacres de la population cosaque en Ukraine ; reconquête de la République du Turkestan.

1921 : invasion de la République socialiste de Géorgie fondée en 1918.

1922 : création de l’URSS – le Kazakhstan n’est qu’une république autonome.

1924 : protectorat de facto sur la République populaire de Mongolie nouvellement créée.

1925 : enclenchement de la politique de « raionirovanie » : cantonnement forcé des peuples non slaves dans certaines portions de leur territoire historique.

1930-1932 : déportations de « koulaks » ukrainiens en colonies spéciales en Sibérie et au Kazakhstan.

1931 : famine génocidaire au Kazakhstan et début de la russification du pays par déportations d’Allemands, de Russes, de Tchétchènes ; par immigration ouvrière liée à l’industrialisation, à l’effort de guerre (1941-1945) et à la « conquête des terres vierges » (1954‑1956).

1932-1933 : famine en Ukraine.

1937 : déportation intégrale des Coréens de Russie.

1938-1939 : déportations intérieures préventives de Polonais et d’Allemands.

1939 : cyrillique imposé aux langues turques en Asie centrale, Azerbaïdjan, Tatarstan et Kalmoukie.

1940 : annexion des trois pays baltes, de la Bessarabie et de la Bukovine.

1944 : déportation des « peuples punis » : Tatars de Crimée, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Karatchaïs, Meshkètes, etc.

1949 : déportation de ressortissants baltes au Goulag et en colonie spéciale ; début de l’immigration massive de Russes, notamment en Lettonie ; 250 000 soldats en garnison.

1949-1955 : tests nucléaires en plein air à Semipalatinsk, région la plus kazakhe du Kazakhstan.

1974-1984 : russification massive de la région de l’Amour en lien avec la construction de la ligne ferroviaire BAM.

1979-1989 : intervention militaire en Afghanistan.

1983 : affaire du « coton ouzbek ».

1986 : écrasement de la révolte étudiante à Almaty (Kazakhstan) ; étouffement de la catastrophe de Tchernobyl.

1989 : répression à Tbilissi, massacre de Fergana, répression de la révolte abkhaze, « voie balte ».

1990-1994 : déclaration de souveraineté du Tatarstan (Kazan) au sein de l’URSS (1990), puis de la CEI (1991), mais accord forcé de partage de pouvoir avec la Fédération de Russie (1994).

1991 : envoi de chars à Vilnius contre l’indépendance lituanienne ; chute de l’URSS.

1991-1992 : soutien à la sécession de la Transnistrie, combats violents (Moldavie).

1995 : Loukachenko remplace les symboles de l’indépendance biélorusse (drapeau, armoiries, hymne) par des symboles soviétiques.

1996 : « opérations » en Tchétchénie.

2004 : opération antiterroriste à Beslan (Ossétie du Nord).

2008 : intervention militaire en Ossétie du Sud (Géorgie).

2014 : annexion illégale de la Crimée.

2022-2026 : déportation et embrigadement des enfants ukrainiens des territoires occupés par l’armée russe.


À lire pour aller plus loin :

Andreas Kappeler, La Russie, Empire multiethnique, Institut d'études slaves, Paris, 1994

Katia Margolis, "Du colonialisme russe", essai online traduit en français le 22 décembre 2024.