Les Omeyyades : quand l'Islam devint un empire (661-750)
Comment une élite arabe encore peu nombreuse a-t-elle bâti, en moins d'un siècle, un empire allant de l'Espagne aux rives de l'Indus ?
En 661, au sortir d'une sanglante guerre civile, le gouverneur de Syrie, Muawiya, s'impose et désigne son fils pour lui succéder. Fini le temps des califes élus : la dynastie omeyyade est née et Damas devient la capitale du monde musulman. Commence alors l'une des plus grandes aventures politiques et religieuses du Moyen Âge — celle d'un empire à fonder et organiser.
Une expansion fulgurante. En 711-712, les conquêtes atteignent presque simultanément les deux extrémités de l'empire : la péninsule Ibérique à l'ouest et le Sind à l'est. Mais les revers arrivent : deux échecs devant Constantinople, un coup d'arrêt à Poitiers en 732, et des frontières qui se stabilisent.
L'invention d'un État. Les conquérants reprennent d'abord les administrations héritées de Byzance et de l'Empire sassanide : grec et persan restent employés dans la bureaucratie, tandis que les fonctionnaires locaux sont maintenus en place. Les premières monnaies arabes imitent les modèles byzantins et sassanides. Une génération plus tard, sous le calife ʿAbd al-Malik (685-705), une profonde réforme transforme cet héritage : l'arabe s'impose progressivement comme langue de l'administration, une nouvelle monnaie aniconique remplace les effigies impériales par des inscriptions arabes. Et Jérusalem se dote du Dôme du Rocher, achevé vers 691-692, bientôt suivi par la Grande Mosquée de Damas sous al-Walid Ier.
Une société sous tension. Comment gouverner un empire où chrétiens, juifs et zoroastriens restent majoritaires ? Et que faire de la frustration des convertis non arabes, les mawālī, auxquels l’islam semble promettre l’égalité des croyants, mais que la société omeyyade maintient souvent dans une position subordonnée aux Arabes ?
Un empire en crise. Les tensions s'accumulent : révolte des Berbères du Maghreb en 740, conflits tribaux, contestation du pouvoir omeyyade et, à partir de 747, révolution abbasside au Khorassan. En 750, les Abbassides renversent les Omeyyades et éliminent une grande partie de la famille régnante. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Un jeune prince, ʿAbd al-Raḥmān, réchappe au massacre, traverse l’Afrique du Nord et gagne al-Andalus. En 756, il fonde à Cordoue un nouvel émirat omeyyade, où sa dynastie règne près de trois siècles.
Cette conférence permettra de comprendre comment les Omeyyades ont contribué à forger les structures politiques, religieuses et culturelles de la civilisation islamique classique.
Votre conférencier :
Professeur d’histoire du Moyen Âge en Classes préparatoires à l’École nationale des Chartes, Loïc Cazaux est docteur en histoire médiévale de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et agrégé d’histoire. Il est spécialisé dans l’histoire de la guerre et du pouvoir royal à la fin du Moyen Âge. Il a publié différents ouvrages et articles sur les armées et les combattants, le droit de la guerre et la justice, les institutions monarchiques, les confrontations entre les pouvoirs au Moyen Âge.
Les dates à retenir :
La conquête (632-661)
632 : mort de Mahomet. Dans les décennies qui suivent, ses successeurs conquièrent la Syrie, l’Égypte, l’Irak et l’essentiel de l’Iran aux dépens de Byzance et de l’Empire sassanide.
656-661 : première guerre civile entre musulmans. Elle s’achève par la victoire de Muʿāwiya, gouverneur de Syrie, et l’assassinat de son rival ʿAlī.
L’installation (661-692)
661 : Muʿāwiya devient calife et fait de Damas le centre du pouvoir. Il désigne son fils Yazīd comme successeur : le califat prend une forme dynastique.
674-678 : première grande offensive omeyyade contre Constantinople. Échec.
680 : bataille de Karbala (ou Kerbala) ; Ḥusayn, petit-fils de Mahomet, est tué avec ses partisans. L’événement devient fondateur de la mémoire et de l’identité chiites.
680-692 : deuxième guerre civile. Le pouvoir omeyyade est profondément déstabilisé et l’empire est un temps menacé de dislocation.
La consolidation (692-720)
685-705 : règne d’ʿAbd al-Malik, l’un des grands bâtisseurs de l’État omeyyade. L’arabe s’impose progressivement dans l’administration et une réforme monétaire donne au califat une monnaie propre, largement fondée sur des inscriptions arabes.
691-692 : achèvement du Dôme du Rocher à Jérusalem, l’un des plus anciens et des plus importants monuments de l’architecture islamique.
706-715 : construction de la Grande Mosquée de Damas sous le calife al-Walīd Ier, célèbre notamment pour ses vastes mosaïques.
711-712 : les conquêtes atteignent presque simultanément les deux extrémités de l’empire : la péninsule Ibérique à l’ouest et le Sind à l’est. En al-Andalus, Ṭāriq ibn Ziyād donne son nom à Gibraltar : Jabal Ṭāriq, « la montagne de Ṭāriq ».
Le coup d’arrêt et la chute (717-750)
717-718 : second grand échec omeyyade devant Constantinople. L’expansion vers l’Empire byzantin connaît un coup d’arrêt majeur.
732 : Poitiers ; Charles Martel repousse une armée omeyyade. La bataille marque un épisode notable du recul des grandes expéditions musulmanes au nord des Pyrénées, sans constituer à elle seule la fin de toute présence musulmane en Gaule.
740 : révolte berbère au Maghreb, nourrie par des tensions fiscales, sociales et politiques. Les Omeyyades perdent une grande partie de leur contrôle direct sur le Maghreb.
744-750 : crise politique et nouvelle guerre civile au sein du monde omeyyade. À partir de 747, une révolution abbasside prend son essor au Khorassan et exploite les divisions du pouvoir omeyyade.
750 : bataille du Grand Zab. Les Abbassides l’emportent et éliminent une grande partie de la famille omeyyade. Le pouvoir califal passe aux Abbassides, qui installent bientôt leur capitale à Bagdad.
La période andalouse (756-1031, non traitée dans la conférence)
756 : le prince omeyyade ʿAbd al-Raḥmān Ier, rescapé de la chute de la dynastie, prend Cordoue et fonde l’émirat omeyyade d’al-Andalus.
929 : ʿAbd al-Raḥmān III se proclame calife. Cordoue devient le centre d’un puissant califat omeyyade rival des Abbassides.
1031 : disparition du califat de Cordoue et éclatement d’al-Andalus en plusieurs principautés, les royaumes de taïfas.
À lire pour aller plus loin :
Loïc Cazaux, Atlas des guerres au Moyen Âge. Occident, Byzance et Orient du Ve au XVe siècle, Paris, Autrement, 2024.
Hugh Kennedy, Les grandes conquêtes arabes, Paris, Les Belles Lettres, 2011.
Gabriel Martinez-Gros, L’Empire islamique. VIIe-XIe siècle, Paris, Passés composés, 2019.
Françoise Micheau, Les débuts de l’islam. Jalons pour une nouvelle histoire, Paris, Téraèdre, 2012.
Nabil Mouline, Le califat. Histoire politique de l’islam, Paris, Flammarion, 2016.
Le lexique à retenir :
Calife : « successeur » : titre donné au chef de la communauté musulmane après Mahomet. Le calife exerce une autorité politique et militaire. Il revendique une fonction de direction de la communauté musulmane, sans être l’équivalent d’un pape.
Émir : « commandant » ou « prince » : titre pouvant désigner un gouverneur ou un souverain. À Cordoue, ʿAbd al-Raḥmān Ier se proclame émir et ne revendique pas le titre de calife ; ses descendants ne le feront qu’en 929.
Fitna : mot arabe désignant notamment la discorde, l’épreuve ou la guerre civile. Les historiens utilisent ce terme pour désigner plusieurs périodes de conflits internes du monde musulman.
Dhimmi : individu qui n’est pas de confession musulmane, mais qui appartient à une communauté reconnue comme protégée par le pouvoir musulman. Il s’agit notamment des chrétiens et des juifs, ainsi que, selon les contextes, des zoroastriens. Ce statut garantit la protection et la possibilité de pratiquer son culte, en contrepartie d’obligations fiscales et juridiques. La réalité du statut varie fortement selon les époques et les régions.
Mawlā (pluriel mawālī) : à l’origine, « client » ou « protégé », désignant une personne liée à un groupe ou à un individu par un rapport de walāʾ. Le terme désigne de nombreux convertis non arabes à l’époque omeyyade. Leur situation est diverse, mais certains subissent des discriminations sociales, fiscales ou militaires liées à leur origine. Leur intégration constitue l’un des grands enjeux politiques de l’empire omeyyade.
Jizya : impôt personnel acquitté par certaines populations non musulmanes placées sous la protection du pouvoir musulman. Son application, son montant et ses modalités varient selon les régions et les périodes. À l’époque omeyyade, la question de son maintien pour les convertis à l’islam provoque de fortes tensions dans certaines provinces orientales.
Kharāj : impôt foncier pesant sur les terres soumises à la fiscalité du pouvoir musulman. Il ne se confond pas avec la jizya et son application varie selon les territoires et les situations.