Les yeux dans les yeux : portraits d’artistes à l'occasion de l'exposition au Petit Palais
Comment représenter ceux dont l’art consiste justement à dépeindre ?
L’exposition actuelle du Petit Palais à Paris apporte un début de réponse à cette passionnante question en faisant dialoguer les œuvres de ses collections modernes avec les réalisations d’artistes contemporains. Portraits d’artistes et autoportraits, à l’œuvre dans leur atelier ou en représentation, ces œuvres interrogent ces mises en abime de la création autour du sens de la figure, de la peinture et du statut de l’artiste.
En nous inspirant de ces présentations, nous tirerons à notre tour quelques fils pour illustrer les différents aspects de ces face-à-face remarquables.
Votre conférencière :
Nathalie Douay est historienne de l'art et conférencière nationale.
Les dates à retenir :
Les premières représentations de peintre sont sans doute à chercher dans celles de saint Luc, l’évangéliste ayant fait le portrait de la Vierge Marie. Les portraits apparaitront ensuite sur les monuments funéraires.
Au XVème siècle, Leon Battista Alberti (1404-1472) et Jean Fouquet (1420-1478) réalisent chacun les premiers autoportraits de peintres que nous connaissions affirmant ainsi leur statut d’artiste et la postérité à laquelle ils se sentaient en droit de prétendre sans être ni princes, ni rois.
Dans le courant du XVIème siècle, les grands-ducs de Médicis commencent à collectionner des autoportraits d’artistes (exposés à la Galerie des Offices de Florence depuis 1681). Ils inspirèrent Giorgio Vasari (1511-1574) pour illustrer ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1568).
Au XVIIème siècle, la création en France de l’Académie royale de peinture et de sculpture (1648) par Louis XIV va contribuer à diffuser l’image des artistes, y compris celles où ils apparaissent travaillant dans leur atelier. L’idée se prolonge chez Diego Vélazquez se représentant à l’œuvre dans le célèbre tableau des Ménines (1656) tandis que Nicolas Poussin livre un portrait de lui-même (1650) qui restera modèle pour des générations de peintres.
Au XVIIIème siècle, il faut chercher dans les portraits de Fragonard, Vigée-Lebrun ou David, au-delà de la ressemblance physique, l’expression des caractères et des personnalités.
Le XIXème siècle renoue avec l’obsession de Rembrandt (1606-1699) pour l’introspection à travers les autoportraits dont Gustave Courbet (1819-1877) comme Vincent van Gogh (1853-1890) égrènent leurs productions. À la fin du siècle, ce questionnement sur la représentation s’enrichit de la découverte de l’inconscient et des études de Sigmund Freud qui ouvrent de nouvelles voies d’exploration. Les artistes du XXème siècle s’en empareront avec passion d’autant que le portrait photographique se généralise.
Dans la seconde moitié de ce prolifique XIXème siècle, les représentations de communautés artistiques reviennent sur le devant de la scène afin d’affirmer la volonté partagée de créer une nouvelle peinture et un nouveau modèle de relation.
Aux XXème et XXIème siècles, le portrait d’artiste se fait à la fois hommage et critique, affichant un statut particulier en même temps qu’il en prend le contrepied par dérision et humour.
À lire pour aller plus loin :
Sous la direction de Annick Lemoine, Stéphanie Cantarutti, Anne-Charlotte Cathelineau, Sixtine de Saint-Léger, Visages d'artistes. De Gustave Courbet à Annette Messager, Éditions Paris Musées, 2026
Robert Bared et Natacha Pernac, La peinture représentée. Allégories, ateliers, autoportraits, Editions Hazan, 2013
Pascale Dubus, Qu’est-ce qu’un portrait ? Éditions L’insolite, 2006
Philippe Renard, Portraits & autoportraits d’artistes au 18e siècle, La Renaissance du Livre, 2003