Le XVIème siècle, le siècle des Génois
A l’été 1528, le condotierre et amiral génois Andrea Doria quitte brutalement le service de François Ier pour s’engager auprès de Charles Quint, avant de rallier Gênes et d’y faire triompher une vaste réforme politique redonnant sa liberté à la grande cité commerçante. En quelques semaines à peine sont posés les deux principes qui guideront Gênes jusqu’à la fin du XVIème siècle et assureront son triomphe : liberté et alliance Habsbourg.
Le XVIème siècle est ainsi qualifié par Fernand Braudel de « siècle des Génois », tant la cité semble dominer l’économie-monde naissante. Grâce au vaste pivot vers l’ouest effectué au XVème siècle, les Génois connaissent un second âge d’or commercial, au cœur des trafics européens, mais aussi aux commandes de la première économie transatlantique : les voici implantés en nombre dans les îles et en Amérique, animant le trafic colonial, amorçant la traite des esclaves. Surtout, ils s’affirment comme les grands maîtres des finances européennes : partout, des Génois ouvrent des banques, prêtent aux plus grands comme aux plus petits, font circuler les capitaux grâce à leur maîtrise totale des lettres de change. Au milieu du siècle, les voici qui ouvrent la grande foire de change de Besançon, où s’échangent des dizaines de millions d’écus de lettres de change, triomphe de l’économie de papier, et où une monnaie de change européenne unique est créée, premier ancêtre de notre euro.
L’alliance avec Charles Quint leur assure une protection durable et une remarquable stabilité, mais est bien plus qu’un simple traité. Génois et Habsbourg mettent en place une relation quasi symbiotique. Il s’agit bien sûr d’abord d’argent : l’empire a un besoin constant de liquidité pour ses guerres, que seuls les Génois sont en mesure de lui fournir et de ventiler sur l’ensemble des champs de bataille. En échange, nos Ligures reçoivent privilèges, rendements fiscaux et, de plus en plus, l’argent d’Amérique, et le grand poète Quevedo peut ainsi chanter : « l’argent naît aux Amériques, meurt en Espagne et est enterré à Gênes ». Mais ce n’est pas tout. Gênes assure d’abord une protection militaire maritime à l’empire face aux Français et aux Turcs, grâce à ses chantiers, sa flotte et ses capitaines. Surtout, elle fournit partout un personnel hautement qualifié, qui occupe les charges les plus importantes dans l’administration Habsbourg, véritable technostructure impériale d’origine étrangère.
Au final, le triomphe génois permet de transformer le visage de la cité, qui rentre pleinement dans la Renaissance. Les grands palais se multiplient dans le contado, dont le fameux Palazzo del Principe d’Andrea Doria. En ville, des grands travaux permettent de percer une large avenue, la Via Aurea, parsemé de vastes demeures aristocratiques. Pourtant, cette magnificence côtoie misère et pauvreté d’une premier prolétariat urbain, alors que le système capitaliste se ferme, et que les puissants captent l’essentiel de la richesse créée. Jusqu’au bout, la cité aura été portée par le souffle du capitalisme mondial, pour le meilleur, comme pour le pire.
Votre conférencier :
Fabien Levy est professeur en classe préparatoire et membre du laboratoire de recherche LLESTI de l’Université Savoie Mont Blanc. Ses recherches portent sur les rapports entre la France et l’Italie à la fin du moyen-âge, et plus particulièrement sur la cité de Gênes. Il a publié dernièrement Les guerres d’Italie, un conflit européen avec Didier Le Für (2022) et une Histoire de Gênes. Le souffle du capitalisme mondial (2025).
Les dates à retenir :
1099 : création de la Commune et participation à la première croisade. Implantation au Levant.
1277 : un navire génois passe le détroit de Gibraltar et ouvre la voie maritime vers l’Angleterre et les Flandres, créant une première économie-monde européenne.
1339 : réforme de Simone Boccanegra qui instaure le régime du doge populaire.
1407 : création de la Casa di San Giorgio, à la fois ancêtre des banques centrales, des marchés financiers et des grandes compagnies commerciales.
1453 : chute de Constantinople et perte des colonies du Levant et de mer Noire. Bascule vers l’occident et la finance.
1528 : réforme d’Andrea Doria, Gênes reprend son indépendance et entre dans le système Habsbourg.
1534 : naissance des foires de Besançon, triomphe de « l’économie de papier ».
1547 : révolte des Fieschi
1551 : lancement de la construction de la Via Aurea.
1560 : mort d’Andrea Doria, « père de la patrie ».
À lire pour aller plus loin :
Michel Balard, « Gênes et la mer » dans Quaderni della societa ligure di storia patria, 3 (2017).
Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, tome 3, Armand Colin, Paris, 2017.
Antoine-Marie Graziani, Histoire de Gênes, Fayard, Paris, 2009.
Jacques Heers, Gênes au XVème siècle. Activités économiques et problèmes sociaux, Sevpen, Paris, 1961.
Fabien Levy, Histoire de Gênes, le souffle du capitalisme mondial, Passé Composé, Paris, 2025.