Les Ottomans, de la frontière à l'empire (1300 - 1481)
Comment une petite principauté turque, née aux confins de Byzance, est-elle devenue du XIVe au XVe siècle l'empire qui conquit Constantinople ?
Vers 1300, en Bithynie, dans les marges de l'Empire byzantin, un chef de guerre nommé Osman rassemble autour de lui des cavaliers turcs. Sa principauté est l'une des plus modestes d'une Anatolie alors fragmentée en de multiples émirats rivaux. Cent cinquante ans plus tard, le 29 mai 1453, son descendant Mehmed II entre dans Constantinople et met fin à l'Empire romain d'Orient. Entre ces deux dates s'accomplit l'une des trajectoires politiques et militaires les plus surprenantes du Moyen Âge.
Une principauté de frontière.
Issus d’une zone de marge, les Ottomans se développent sur une frontière mouvante où la guerre se mêle au commerce et aux alliances. Le sultan Orhan épouse par exemple en 1346 Théodora, la fille de l'empereur byzantin Jean VI Cantacuzène. Car les Ottomans se distinguent par leur habilité militaire, mais également par leur capacité diplomatique et leur propension à intégrer des hommes venus d'horizons divers. Ils arrivent ainsi à créer l’un des plus grands empires orientaux entre le XIVe et le XVe siècle.
L’expansion européenne.
En 1352, les Ottomans reçoivent une première place forte sur la rive européenne des Détroits. Dès 1354, ils occupent Gallipoli. Andrinople, prise dans les années 1360, devient leur capitale. Suivent les batailles de la Maritsa (1371), de Kosovo (1389, où meurt le sultan Murad Ier), puis de Nicopolis (1396), où une croisade réunissant la chevalerie occidentale est écrasée. Les Ottomans parviennent de ce fait à s’imposer en Europe tout autant qu’en Anatolie. Pourtant, leur empire aurait pu rapidement basculer dans le néant.
1402 : l'empire failli ?
À Ankara, le sultan Bayezid Ier est écrasé et capturé par Tamerlan. Il meurt prisonnier. L'Anatolie est démembrée, les émirats restaurés, et les fils du sultan se disputent l'héritage pendant onze ans. L'État ottoman aurait pu disparaître, mais il résiste. Nous chercherons à comprendre les raisons de cette résilience en étudiant la puissance, par de là le seul critère de la guerre, de l’organisation institutionnelle turque.
L'invention d'un État.
Le pouvoir ottoman se dote en effet d'instruments originaux qui fondent le rayonnement impérial turc. Le timar attribue à un cavalier les revenus fiscaux d'un terroir en échange du service armé : ce n'est pas un fief héréditaire, mais une concession révocable, adossée à des registres cadastraux. Le devşirme prélève périodiquement des garçons chrétiens, convertis et formés pour servir le sultan comme soldats — les janissaires — ou comme administrateurs. Il en résulte une élite de kul, serviteurs sans lignage propre, dont la fortune dépend entièrement du souverain. À la loi religieuse s'ajoute enfin le kanun, loi du sultan réglant la fiscalité, la terre et l'administration. Au XVe siècle, Mehmed II conduit cette construction à son terme.
Une société composite.
Toutefois, en cette fin de Moyen Âge, comment gouverner un empire où les chrétiens restent nombreux, voire majoritaires, dans les Balkans comme dans une partie de l'Anatolie ? La réponse ottomane est originale et efficace. Elle combine un statut de protégé assorti d'un impôt spécifique, une politique délibérée de conciliation envers les populations conquises, et le maintien d'élites locales. Après 1453, la réorganisation du patriarcat de Constantinople s’effectue sous l'autorité du sultan. L'islamisation existe, mais elle est lente, inégale et plutôt volontaire.
Dans la continuité de la précédente conférence sur les Omeyyades, et dans le cadre de ce cycle portant sur l’histoire des empires orientaux au Moyen Âge, cette conférence permettra de comprendre comment les Ottomans ont transformé une principauté de frontière en un État impérial.
Votre conférencier :
Professeur d’histoire du Moyen Âge en Classes préparatoires à l’École nationale des Chartes, Loïc Cazaux est docteur en histoire médiévale de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et agrégé d’histoire. Il est spécialisé dans l’histoire de la guerre et du pouvoir royal à la fin du Moyen Âge. Il a publié différents ouvrages et articles sur les armées et les combattants, le droit de la guerre et la justice, les institutions monarchiques, les confrontations entre les pouvoirs au Moyen Âge.
Les dates à retenir :
Les origines (v. 1300-1354)
Vers 1300 : Osman, chef d'une petite principauté de Bithynie, apparaît dans les sources byzantines. L'Anatolie est alors partagée entre une dizaine d'émirats turcs issus de la dislocation du sultanat seldjoukide de Rûm.
1302 : victoire de Bapheus, près de Nicomédie, sur une armée byzantine : premier succès ottoman d'ampleur.
1326 : prise de Bursa, qui devient la capitale. Osman meurt ; son fils Orhan lui succède.
1331 et 1337 : prises de Nicée (İznik) puis de Nicomédie (İzmit) : la Bithynie byzantine disparaît.
1346 : Orhan épouse Théodora, fille de Jean VI Cantacuzène. Les Ottomans deviennent des acteurs des guerres civiles byzantines, appelés comme alliés avant de rester comme maîtres.
Le passage en Europe (1354-1402)
1352-1354 : installation sur la rive européenne des Détroits, puis occupation de Gallipoli à la faveur d'un tremblement de terre. Les Ottomans prennent pied en Europe.
années 1360 : prise d'Andrinople (Edirne), qui devient la capitale : le centre de gravité de l'État est désormais européen.
1371 : bataille de la Maritsa (Çirmen) : effondrement de la résistance des princes serbes de Macédoine.
1389 : bataille de Kosovo. Le sultan Murad Ier y trouve la mort, ainsi que le prince Lazar. La Serbie devient vassale. L'événement deviendra, au XIXe siècle, le cœur du roman national serbe.
1396 : Nicopolis : une croisade rassemblant la chevalerie française, bourguignonne et hongroise est écrasée par Bayezid Ier. L'Occident mesure la nouvelle puissance turque.
1394-1402 : long blocus de Constantinople, interrompu par l'arrivée de Tamerlan.
L'empire failli et reconstruit (1402-1451)
1402 : bataille d'Ankara. Tamerlan écrase l'armée ottomane et capture Bayezid Ier, qui meurt l'année suivante en captivité. Les émirats anatoliens sont restaurés.
1402-1413 : interrègne : onze ans de guerre entre les fils du sultan. L'État se maintient pourtant, adossé à ses provinces européennes.
1413 : Mehmed Ier rétablit l'unité de la dynastie.
1421-1451 : règne de Murad II, marqué par la reprise de l'expansion et par de fortes tensions avec la Hongrie et Venise.
1444 : Varna : nouvel échec d'une croisade, conduite par le roi de Pologne-Hongrie et Jean Hunyadi. Confirmé par un second Kosovo en 1448.
Le sultan conquérant (1451-1481)
1453 : du 6 avril au 29 mai, siège et prise de Constantinople par Mehmed II, avec un emploi massif de l'artillerie. Le dernier empereur, Constantin XI, disparaît dans la bataille. La ville devient la capitale de l'empire et fait l'objet d'un vaste programme de repeuplement.
1454 : installation de Gennadios Scholarios comme patriarche : l'Église orthodoxe est réorganisée sous l'autorité du sultan.
1456 : échec devant Belgrade, qui restera hongroise jusqu'en 1521.
1461 : annexion de Trébizonde : le dernier État grec indépendant disparaît.
1463-1479 : longue guerre contre Venise, qui perd notamment Négrepont (1470).
1473 : victoire d'Otlukbeli sur Uzun Hasan et la confédération turkmène du Mouton-Blanc : l'Anatolie orientale bascule.
1475 : prise de Caffa : le khanat de Crimée devient vassal, et la mer Noire un espace ottoman.
1480 : débarquement à Otrante, en Italie du Sud ; échec, la même année, devant Rhodes.
1481 : mort de Mehmed II.
À lire pour aller plus loin :
Loïc Cazaux, Atlas des guerres au Moyen Âge. Occident, Byzance et Orient du Ve au XVe siècle, Paris, Autrement, 2024.
Olivier Bouquet, Pourquoi l'Empire ottoman ? Six siècles d'histoire, Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2022.
Sylvain Gouguenheim, Constantinople, 1453, Paris, Perrin-Champs Bataille, 2024.
Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989.
Enfin, pour prolonger la conférence par l'image et la découverte des œuvres, on peut consulter les ressources du département des Arts de l'Islam du musée du Louvre, ainsi que celles de l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul. Elles permettent d'approfondir l'architecture, les arts du livre et la culture matérielle du monde ottoman.
Le lexique à retenir :
Bey / beylik : « seigneur » et « principauté ». Terme désignant les États turcs d'Anatolie issus de la dislocation, au XIIIe siècle, du sultanat seldjoukide de Rûm. Les Ottomans en sont l'un, parmi une dizaine.
Devşirme : Prélèvement périodique de garçons, principalement chrétiens des Balkans, convertis à l'islam puis formés pour le service du sultan, dans l'armée ou dans l'administration. La pratique se met en place au tournant des XIVe et XVe siècles et se systématise ensuite.
Janissaires (yeniçeri, « nouvelle troupe ») : Infanterie permanente, soldée, casernée, recrutée pour l'essentiel par le devşirme. Elle constitue l'un des premiers corps professionnels durables de l'Europe et du Proche-Orient de la fin du Moyen Âge.
Kul : « Serviteur », au sens juridique proche de l'esclave du sultan. Statut des grands serviteurs de la Porte, dépourvus de lignage propre et donc entièrement dépendants du souverain. Une fortune de kul peut être immense, mais elle est révocable.
Timar : Concession à un cavalier (sipahi) des revenus fiscaux d'un terroir, en échange du service militaire. Ce n'est ni une propriété ni un fief héréditaire, mais une assignation révocable, contrôlée par des registres d'arpentage. Le système fournit le gros de la cavalerie provinciale.
Kanun : Loi émanant du sultan, distincte de la loi religieuse et articulée à elle : elle règle la fiscalité, le statut des terres, l'administration et les peines. Les recueils qui la fixent s'appellent des kanunname.
Zimmi et cizye : Le zimmi est le sujet non musulman protégé, chrétien ou juif ; la cizye est l'impôt personnel qu'il acquitte. Le statut garantit la vie, les biens et l'exercice du culte, en contrepartie d'obligations fiscales et d'une position subordonnée dont l'application varie selon les régions et les époques.
Istimâlet : Politique délibérée de conciliation envers les populations conquises : garanties, allègements fiscaux, maintien d'élites locales et parfois de leurs privilèges. Elle explique une part du succès ottoman dans les Balkans.
Vakıf : Fondation pieuse immobilisant des biens au profit d'une œuvre : mosquée, école, hôpital, caravansérail. Instrument majeur de l'urbanisation ottomane, et moyen pour les élites de mettre un patrimoine à l'abri des confiscations.